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Pharmacopée médiévale

Pendant la longue période du Moyen Âge, la thérapeutique n'a disposé presque exclusivement que de drogues empruntées à la Nature . Le terme « drogue », dans son sens originel précis, désignait un produit provenant des règnes minéral, végétal ou animal, utilisé à l'état brut et tel qu'on le trouve dans la nature ou « après des opérations matérielles n'exigeant aucune connaissance pharmaceutique ». 

Drogues végétales

Depuis les temps les plus reculés, l'humanité a utilisé des  plantes dont la vertu curative avait été reconnue. Les premiers médicaments ont donc été les plantes médicinales et il n'est pas étonnant que les drogues d'origine végétale aient été encore les plus nombreuses au moyen âge. Dans le" Livre des simples médecines de Platearius", on remarque que, sur les 273 chapitres du manuscrit,  229 se rapportent à des drogues tirées du règne végétal, 14 à des médicaments fournis par le règne animal, 28 à des produits d'origine minérale ou chimique . Dioscoride connaissait 600 plantes médicinales et que Galien en utilisait 473.  II reste certainement encore bien des incertitudes et des confusions, par exemple entre Guimauve, Bryone et Clématite, Benoîte et Chélidoine, Marrube et Ballote, Aigremoine et Verveine. Les drogues végétales utilisées en France au moyen âge avaient une triple origine : les plantes indigènes, les plantes cultivées dans les jardins des couvents et les drogues orientales, introduites en thérapeutique par les Anciens ou les Arabes.

Plantes indigènes

En ce qui concerne les plantes indigènes, on ne peut manquer d'être surpris du nombre élevé de celles qui avaient alors de nombreuses indications ou qui étaient même considérées comme de véritables panacées et auxquelles, de nos jours, on ne reconnaît généralement plus qu'un intérêt très faible, ou fort peu de valeur : l'Ache, l'Aneth, l'Aurone, la Grande Aunée, l'Angélique, la Bétoine, les Boucages, la Cataire, la Chélidoine, le Millefeuille, l'Origan, les Orties, les Plantains, la Verveine, etc.  Inversement, les plantes que leur intérêt thérapeutique a maintenues dans notre pharmacopée étaient peu utilisées, ou même complètement laissées de côté . l'Aconit ne servait qu'à la destruction des loups et des renards ; on ne connaît aucun emploi thérapeutique de l'Aubépine, de la Digitale, de la Salicaire et du Datura. La Belladone, la Bourdaine, le Drosera, le Muguet n'ont été utilisés que tardivement, l'Arnica, la Pervenche, la Valériane peu appréciés ou mal utilisés.  Les études modernes consacrées aux guérisseurs des tribus sauvages d'Afrique ou d'Amérique du sud montrent que ceux-ci sont parvenus d'une façon surprenante à découvrir les vertus bénéfiques des plantes de leur région. Cela est d'ailleurs confirmé par la connaissance que ces peuplades ont des végétaux susceptibles de fournir des poisons d'épreuve, de chasse ou de guerre (comme le curare et bien d'autres). D'ailleurs, depuis qu'avec les moyens scientifiques modernes, l'exploration et la prospection des flores exotiques sont systématiquement effectuées par des botanistes et des chimistes, la découverte d'espèces nouvelles susceptibles d'applications médicales est exceptionnelle.

La plupart des plantes médicinales ont donc été découvertes par les peuples primitifs et, dans ces conditions, on peut être surpris que, dans notre pays, les plus actives aient été méconnues au moyen âge. Cela s'explique sans doute parce qu'il y a très loin entre l'homme du Xe ou XIIe siècle et son ancêtre primitif en contact étroit avec la nature. De plus, entre les deux, que de perturbations ont eu lieu, avec les invasions, les transports de population et les apports de civilisation . Cependant, même en tenant compte des espèces suffisamment cosmopolites pour avoir été connues des naturalistes grecs ou latins, des moines du Mont-Cassin et des médecins de Salerne, notre flore indigène a certainement contribué aussi à l'introduction en thérapeutique de nouvelles espèces. Ainsi, parmi les plantes utilisées par les Gaulois, on trouve l'Absinthe, la Petite Centaurée et les plantes druidiques : Gui, Selage, Samolus et Verveine. Pour la préparation de leurs poisons et flèches, les Gaulois n'auraient employé que l'If, les Aconits, l'Ellébore et une mystérieuse espèce que Pline dénomme Limeum et qu'on n'a jamais pu identifier, malgré de nombreuses hypothèses.

Plantes de culture

Si diverses plantes étaient cultivées dans les jardins des  couvents, c'est bien sans doute parce que les moines désiraient pouvoir se les procurer à leur gré et, par conséquent, qu'ils les jugeaient d'une importance particulière. Ces plantes présentent ainsi beaucoup d'intérêt pour la connaissance des drogues végétales les plus utilisées à l'époque.On peut en recenser une quarantaine d'après " l'Hortulus de Walahfrid Strabus", le capitulaire de Villis et les listes des espèces traditionnellement cultivées dans les jardins conventuels. A côté des plantes dont l'indigénat ne paraît pas douteux, comme l'Aigremoine, la Bardane, la Bétoine et la Mauve, d'autres ont une origine géographique plus difficile à déterminer. On sait combien il est difficile de distinguer les espèces formant le fond des flores autochtones et les « archéophytes », ces plantes introduites et naturalisées avant la période historique de la botanique. Précisément, la culture prolongée depuis des siècles de certaines plantes d'intérêt médical est réputée avoir contribué à les incorporer dans la flore du pays. Cependant, plusieurs espèces paraissent bien avoir une origine méditerranéenne comme le Cataire, le Fenouil, le Marrube, la Réglisse, la Sarriette, la Sclarée et le Thym. Parmi celles qui auraient une origine étrangère, on ne peut guère citer, et encore sans certitude, que l'Absinthe, la Rue, l'Ache et la Livèche. Parmi cette quarantaine d'espèces, on ne peut manquer à nouveau de remarquer l'absence de plantes douées d'une activité alcaloïdique ou glucosidique, et il n'y a guère que l'Absinthe, le Grenadier, le Marrube, la Menthe, le Pavot, la Réglisse et la Rue auxquels, de nos jours, on reconnaisse une valeur appréciable en thérapeutique, sans que, d'ailleurs, cela justifie toujours la persistance de leur usage.

Plantes orientales

Les drogues orientales ont peu à peu envahi la pharmacopée occidentale par l'intermédiaire des Arabes. En comparant les drogues connues de Dioscoride à celles que cite Ibn El Baïtar, on constate que les Arabes ont utilisé 300 à 400 drogues inconnues des Grecs. Parmi celles d'origine végétale, plusieurs étaient déjà connues dans l'ancienne Egypte, comme la Scille, le Grenadier, l'Opium, la Mandragore ,  le Colchique, la Myrrhe, le Ricin, la Noix muscade et, semble-t-il, la Noix vomique. Parmi celles que les Arabes ont eux-mêmes découvertes, les plus importantes sont sans doute l'Aloès, la Cannelle, la Casse, le Séné, le Tamarin, le Camphre, l'huile de Croton. On voit qu'un certain nombre de ces drogues sont encore réputées actives de nos jours, et que certaines constituent même des médicaments héroïques. Toutes ces drogues arrivaient d'Asie à Venise, à Gênes ou au Portugal, et c'est d'Italie qu'elles parvenaient en France, comme les drogues d'origine méditerranéenne, telles que la Réglisse et l'Anis. 

Drogues animales

Peu de drogues animales paraissent avoir été utilisées au  moyen âge, si l'on en juge par le Circa instans, qui n'en cite qu'un peu plus d'une douzaine, et par l'Antidotaire de Nicolas, qui en ajoute quelques autres. C'est plus tard que leur vogue a atteint son point culminant avec l'utilisation de tant d'animaux étranges ou repoussants, de leurs sécrétions et de leurs excréments. Du Cerf, cependant, on utilisait le bois ou corne, l'os du talon, l'os du cor, le sang, le pénis ou priape, la vessie, la graisse et la moelle. Beaucoup d'animaux fournissaient des graisses : axonge du porc, graisse de la poule, du chat, de l'ours, du renard et même du ver de terre. Il s'agissait d'ailleurs surtout de drogues minérales d'origine animale comme les perles, le corail, les belleriques, ou coquillages marins, l'ivoire râpée ou calcinée, les os de seiche, la corne de cerf et l'os de cur du cerf déjà cités, et enfin, les bézoards introduits par les Arabes dont on peut rapprocher l'ambre gris du Cachalot bien que de composition organique. Parmi les sécrétions naturelles, citons le musc et le castoreum, et, parmi les productions, le miel, dont on obtenait la cire et la toile d'araignée.

Drogues minérales

Des trois règnes, c'est le minéral qui a toujours fourni ,le moins de drogues à la matière médicale. Actuellement, il n'en reste guère que le talc et le kaolin. Au moyen âge, elles se réduisaient  à quelques sels naturels : sel marin, sel gemme, alun, salpêtre, borax ; à quelques minerais, principalement de fer (hématite ou pierre de sang, aimant ou oxyde magnétique), d'arsenic (réalgar et orpiment), de plomb (cérusite) ;  aux gemmes, principalement lapis lazuli et améthyste, mais même aux pierres les plus précieuses, saphir, émeraude, rubis, dont les Lapidaires nous font connaître les vertus, le plus célèbre étant sans doute le De gemmis de Marbode, évêque de Rennes, écrit en latin au XIIe siècle et traduit en français peu après ; enfin, à ces argiles ferrugineuses, bien connues sous le nom de Bol d'Arménie ou de Terre sigillée, et dont l'emploi en médecine remonte à l'Antiquité. On peut y rattacher quelques drogues de nature organique : le pétrole, l'asphalte et l'ambre jaune ou succin.

Substances chimiques

Si les substances chimiques naturelles ou drogues minérales sont rares, celles qui sont obtenues par les méthodes modernes de la chimie sont innombrables et elles constituent de nos jours le plus grand nombre des médicaments répertoriés dans les pharmacopées. Il s'agit, soit de produits minéraux préparés artificiellement : métaux, métalloïdes, oxydes, acides, sels (environ 75 dans le Codex français de 1965), soit de produits organiques obtenus par extraction ou par synthèse (plus de 200 dans ce même Codex). Le moyen âge connaissait déjà quelques métaux ou métalloïdes, le plomb et le mercure, que Bartholomaeus utilisait déjà, sous forme d'onguent, pour le traitement de certaines maladies de peau, le Soufre dont on faisait un usage rationnel et l'Antimoine que Constantinus Africanus employait pour l'usage interne, quatre cent cinquante ans avant Paracelse, ainsi que quelques oxydes : ceux de Plomb (Litharge et Minium), la chaux, la Potasse et l'Airain brûlé. Geber savait préparer des acides : l'eau forte ou acide nitrique, l'eau régale constituée par son mélange avec l'acide chlorhydrique, mais surtout des sels : pierre infernale ou nitrate d'argent, sublimé corrosif ou bichlorure de mercure, d'une plus grande utilité thérapeutique ; à Albert le Grand sont dus les acétates de plomb et de cuivre. Peu de substances organiques étaient connues, mais combien importantes, sinon par leur activité curative, du moins par leur utilisation dans la mise en forme des médicaments ! Le tartre de vin, le vinaigre, le sucre, déjà connu de Pline, mais dont l'emploi fut répandu par les Arabes, qui ont entrepris la culture de la Canne à sucre aux Baléares, l'alcool ou eau de vie, sans doute obtenu à Salerne dès 1150, fruit de l'invention de la distillation et de l'alambic.

Les préparations-

Dans les pharmacopées modernes, on rencontre deux types  de préparations : les unes, poudres, extraits, alcoolatures ou les formes teintures, résultent du traitement de la drogue en vue de permettre plus facilement son utilisation pour la confection des médicaments, soit par une simple pulvérisation, soit par l'extraction de ses principes dans un solvant convenable et leur séparation des tissus végétaux inertes : ce sont, en quelque sorte, les médicaments de base ; les autres permettent d'administrer les drogues d'une façon plus commode, plus agréable et plus efficace : ce sont les formes pharmaceutiques, qui peuvent être simples ou complexes. La pulvérisation était déjà connue dans l'Antiquité, et le tamis cité par Pline ; la macération, la décoction et l'infusion avaient déjà été distinguées par les anciens peuples de l'Inde ; la concentration des liqueurs chargées des principes solubles des végétaux, c'est-à-dire la préparation des extraits, aurait été inventée par les Chinois. Le miel et la cire, les graisses, le vin et le vinaigre, le sucre et l'alcool, déjà connus ou découverts au cours du moyen âge, permettaient la réalisation de nombreuses formes pharmaceutiques.  Pour l'usage externe, les cataplasmes auraient déjà été utilisés par les Egyptiens et les pessaires par les Arabes. Les emplâtres étaient connus de Galien et les collyres des oculistes romains. De nombreux onguents, très anciennement connus, étaient utilisés au moyen âge et continuèrent à l'être bien après. Ainsi, parmi ceux que cite l'Antidotaire de Nicolas, l'onguent d' Althaea et l'onguent blanc sont restés inscrits au Codex jusqu'en 1884, l'onguent citrin et l'onguent brun jusqu'en 1908, l'onguent populeum jusqu'en 1937. Pour l'usage interne, la voie orale était la plus utilisée. Divers types de préparations liquides ont été inventés par les Arabes et se sont ajoutés aux tisanes préparées avec de l'eau et des plantes, sans doute de toute antiquité : les juleps (jelâb), sortes de potions aqueuses préparées avec des fruits, du sucre ou du miel ; les loochs (laûgât), potions préparées avec des emulsions ; les sirops (scharâb), la forme médicamenteuse la plus  typique de la médecine musulmane, et qui apparaissent dans la pharmacopée occidentale dans l' Antidotarius magnus. On peut citer encore les vins aromatiques et les oenolés, obtenus avec le vin, et les teintures et elixirs préparés avec l'alcool. Le sucre a également permis aux Arabes l'obtention d'une forme de consistance molle : les conserves qui se péparaient avec du sucre et des plantes. Mais, c'est surtout le miel qui a été utilisé pour la fabrication de ces formes. Les plus simples étaient les mellites : le miel rosat de l' Antidotaire de Nicolas était encore inscrit au Codex de 1949. Par dissolution du miel dans le vinaigre, les Arabes ont inventé les oxymels (scanjabin) : l'oxymel simple de l'Antidotaire figurait encore au Codex de 1884. Avec le miel, un mellite ou plus rarement du sirop et des drogues pulvérisées, on préparait surtout les confections ou électuaires, dont la diversité était grande, bien que quatre électuaires seulement figurent sous ce nom dans Y Antidotaire de Nicolas. Le médicament le plus célèbre de ce groupe est la Thériaque dont les Arabes, à la suite de Galien, ont recommandé l'usage et dont, plus tard, Nicolas Myrepse fit un grand éloge. L'enthousiasme pour cette confection ne fit que croître à travers le moyen âge, comme par la suite, et les apothicaires de Montpellier étaient alors gros vendeurs de thériaque. Selon Hacard, cependant, les documents sur ce médicament sont assez rares pour la période du moyen âge ; certains prouvent toutefois que les « triacleurs » étaient généralement peu estimés, sans doute parce que la thériaque qu'ils vendaient n'était pas de première qualité. Si ces électuaires sont des médicaments internes par excellence, dont on prenait des doses de la grosseur d'un haricot à celle d'une noix, ils servaient souvent de plus à préparer des gargarismes ou des cataplasmes ou même des suppositoires et des tampons vaginaux, comme le remarque Alfons Lutz d'après le Grand Antidotaire. En réduisant la quantité de miel pour leur confection, on pouvait préparer des pilules ou des pastilles. Bien que le pilulier n'ait été inventé qu'au XVIe siècle, les pilules constituaient déjà depuis longtemps une des formes solides de choix : les pilules d'aloès sont déjà citées par Scribonius Largus au Ier siècle. De nombreuses formules en ont été connues au moyen âge : dans l'Antidotaire de Nicolas, on trouve les pilules aurées, les pilules sine quibus, toutes deux purgatives et à base d'aloès, les pilules stiptices ou astringentes contre la diarrhée et les pilules diacostorées. La voie orale n'était pas la seule utilisée. Si le Grand Antidotaire indique l'utilisation de certains électuaires comme suppositoires ou tampons, il donne aussi des formules de solutions pour lavements, et d'autres pour injection dans l'urèthre ou même pour lavage de vessie au moyen d'un cathéter.

Source : Bouvet (Maurice) et Volckringer (Jean) : Les éditions de la « Pharmacopée » de Bauderon,-Rev. Hist. Pharm., 1959,

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Date de dernière mise à jour : 02/09/2013