contenu de la page

Les routiers au XIIe siècle

Si le dixième siècle doit être particulièrement considéré comme une époque de barbarie , il est juste aussi de reconnaître que l'ordre public ne fit pas de notables progrès durant le cours des deux siècles suivants. Tous les documents historiques de ce temps révèlent à chaque ligne les effroyables excès qui affligeaient alors la société et menaçaient de la dissoudre. Sous le joug de la féodalité, l'autorité publique était nulle, l'arbitraire tenait la place des lois, la force était la seule garantie de sécurité pour les biens comme pour les personnes. Jusqu'à la fin du douzième siècle, et même plus tard , les seigneurs à peu près indépendants, sauf une vaine formalité de foi et hommage réclamée par le monarque , cherchaient dans les expéditions militaires une distractionà l'ennui de la vie de château. Détrousser les voyageurs, piller les églises , ravager les terres des voisins trop faibles pour les défendre , tels étaient les passe-temps ordinaires des hauts barons. Les rois, vrais chevaliers errants, étaient toujours par voies et par chemins , redressant les torts , punissant de leur mieux les violences et les injustices.

henry-ii-of-england.jpg

Henri II

Louis VI et Louis VII ne firent guère autre chose. Cependant, sous le règne de ce dernier monarque, un grand événement vint faire diversion à la monotonie de ces petites guerres intérieures. L'an 1146, dans une  assemblée de prélats et de seigneurs tenue à Vezelay , Louis VII et la reine Eleonoře, sa femme, prirent la croix des mains de saint Bernard. Ils partirent en 1 147, entraînant sur leurs pas l'élite du clergé et de la noblesse; leur absence dura deux années. Que se passa-t-il dans le royaume pendant cet intervalle ? « A peine,  « dit le moine qui a écrit la vie de Šuger , le roi était-il parti « pour les pays étrangers, à peine l'illustre Suger avait-il pris « possession du pouvoir, que les hommes avides de pillage, « croyant trouver , en l'absence du prince , l'occasion d'exercer « impunément leur brigandage , commencèrent à désoler çà et là « le royaume , et à manifester au grand jour les projets pervers « qu'ils avaient depuis longtemps conçus. Les uns enlevaient ou- « vertement par la violence les biens des églises et des pauvres , « les autres exerçaient leurs rapines plus sourdement. » Les terres de tous les seigneurs qui avaient suivi Louis VII à la croisade furent exposées aux mêmes désordres. « Des points « les plus éloignés de la France, ajoute le même historien, on « voyait les habitants du Limousin, du Berry, du Poitou, de la « Gascogne , accourir auprès de Suger dans leur détresse et solliciter son appui. » Ces hommes avides de pillage, ou plutôt poussés au désordre par l'aveugle désir de se venger, en l'absence des grands barons, de leurs injustices et de leurs violences, furent le premier noyau de ces bandes terribles qui , plus tard , ravagèrent principalement les provinces que désigne ici l'historien de Suger.

Leurs rangs se grossirent, en 1150 , d'une foule de misérables , triste résidu de l'expédition d'outre-mer, à qui les désastres de la croisade ne laissaient d'autre ressource que l'aumône ou le brigandage. Des événements étrangers à la France contribuèrent encore à multiplier dans son sein ces terribles ennemis de l'ordre et de la paix ; au midi , les interminables querelles des rois d'Aragon et de Navarre, et la lutte acharnée que soutinrent ces princes et le vicomte de Béarn contre les Sarrasins d'Espagne et de Portugal ; au nord, les divisions suscitées dans le Brabant et la Lorraine par la succession de Godefroi de Bouillon, surtout la guerre allumée entre le duc Godefroi le Courageux et deux vassaux rebelles , guerre qui dura près de vingt ans, et qui couvrit le pays de cendres, de sang et de ruines.

Ce fut donc de 1147 à 1160 environ que se répandit, comme un sanglant réseau , sur la France entière , cette armée de partisans, Aragonais , Basques , Navarrais , Mainades , Triaverdins, Brabançons, Cotereaux ou Routiers, armée si diverse dans ses éléments , si unie dans le but de ses opérations, le désordre et  le pillage. Dès lors commença une guerre d'extermination contre toute espèce de propriété ; l'Église surtout , opulente à cette époque, mais presque toujours trop faible pour défendre ses trésors, était exposée à toute la fureur des Routiers. L'espoir d'un riche butin n'était peut-être pas d'ailleurs l'unique sentiment qui les animât contre elle. Forte de sa constitution et de ses lumières au milieu de l'ignorance et de l'anarchie universelles , l'Eglise exerçait sur tous les Etats chrétiens une incontestable et salutaire influence. Ses efforts tendaient constamment à implanter au sein de la société déchirée les idées de paix, d'ordre, d'hiérarchie et de discipline qui dominent dans l'organisation ecclésiastique.La paix de Dieu, les trêves hebdomadaires, l'interdiction des tournois , la médiation presque permanente des souverains pontifes entre les princes armés les uns contre les autres , sont de sûrs témoignages du rôle que joua le clergé durant cette période de transition qui vit chanceler la féodalité.

john-of-england-john-lackland.jpg

Jean sans Terre

Combien cette propagande toute pacifique ne devait-elle pas irriter des hommes qui ne vivaient que de désordre , de violences et de larcins? Il put même y avoir à la haine des Routiers contre l'Église une cause plus directe , plus personnelle ; ce fut la guerre d'extermination que leur firent sur divers points de la France les populations soulevées ou au moins dirigées par le clergé. Car les prêtres jouèrent un rôle actif dans ces associations qui furent si funestes au Cotereaux dans le Limousin, l'Auvergne et le Berry, et qui, après avoir considérablement affaibli ces bandes dévastatrices, finirent par les exterminer entièrement. Aussi tous les documents contemporains nous peignent-ils les Routiers comme les ennemis acharnés de l'Église et du clergé , comme les alliés fidèles des hérétiques dont les doctrines infectèrent pendant un demi- siècle le midi de la France. Henri de France , élu archevêque de Reims en 1162 , ordonnait peu de temps après à ses suffragants de publier l'anathème qu'il venait de fulminer contre le comte H., ennemi acharné de l'église de Reims, et qui ravageait avec une armée de Cotereaux les biens de la métropole. Ces brigands, au dire de l'archevêque avaient complètement ruiné le pays; ils massacraient les habitants ou les emmenaient prisonniers. Une fois ils enfermèrent trente-six personnes dans une église et les firent brûler avec l'édifice. On sait avec quel zèle Louis VII , alors régnant , réprimait et punissait les excès de ce genre. Il dut recevoir, à ce sujet , des plaintes de l'archevêque son frère , et peut-être cet événement ne fut-il pas étranger à un traité par lequel ce prince et l'empereur Frédéric Barberousse s'engagèrent à ne plus souffrir dans leurs États les Brabançons ou Cotereaux.

richard-coeurdelion-g.jpg

Richard Coeur de Lion

Voici les termes du traité  : « Au nom de la sainte et indivisible Trinité , Frédéric , empereur des Romains , etc. Notre ami très cher, Louis , roi des  Français , et nous, avons eu , entre Toul et Vaucouleurs , pour  traiter des affaires du royaume et de l'empire , une entrevue à laquelle ont assisté , des deux parts , un grand nombre de hauts  barons. Entre autres choses nous avons fait, sur l'expulsion  de ces hommes malfaisants qu'on nomme Brabançons ou Cotereaux, le pacte et les conventions suivantes : Ni nous ni nos « hommes ne garderons désormais , pour quelque occasion ou  pour quelque guerre que ce soit, sur toutes nos terres, savoir, sur  les terres du royaume de France et sur celles de l'empire situées  entre le Rhin, les Alpes et la cité de Paris , aucuns Brabançons ou Cotereaux, cavaliers ou fantassins, à moins que quelques-uns  d'entre eux ne se soient mariés dans ces limites sur la terre  de quelque seigneur, ou qu'un seigneur n'ait pris pour toujours quelqu'un d'entre eux avec lui avant la présente convention. Et pour que cette convention soit de tout temps inviolablement observée, nous l'avons fait jurer pour nous par  Mathieu , duc de Lorraine , et le roi lui-même l'a fait jurer par  Henri, comte de Troyes. Les archevêques, les évêques et les « autres seigneurs présents, ont aussi juré ce traité, chacun pour  leur compte. Quant aux archevêques , évêques et laïques , demeurant dans les limites ci-dessus fixées , et qui n'ont point, assisté à la convention, nous avons reçu leur serment d'adhésion sous les conditions suivantes, savoir : Que si quelqu'un  emploie ces brigands , son archevêque ou son évèque l'excommuniera nominalement , et jettera l'interdit .sur sa terre, jusqu'à ce qu'il ait indemnisé , d'après une estimation des dommages , celui qu'il aura dépouillé par le moyen des Routiers,  et qu'il ait fait à l'évêque une satisfaction suffisante ; que les  archevêques , évèques et seigneurs marcheront en armes contre lui et pour ravager sa terre, dans les quarante jours qui suivront l'avertissement qu'ils en auront reçu, jusqu'à ce qu'il ait  indemnisé celui qui aura reçu le dommage et satisfait convenablement au seigneur de la terre. Celui qui prendra ces brigands à son service, ne pourra être juge ou juré , dans  aucune cour ni dans aucune cause, avant d'avoir , comme nous  l'avons dit, réparé le dommage qu'il aura causé. Quiconque  violera la présente charte de sécurité, subira la même sentence. S'il existe un malfaiteur tellement puissant qu'il ne suffise  pas de ses voisins pour le réduire, nous, s'il est de nos sujets, ou le roi de France , s'il est sujet du roi , en prendrons vengeance en personne, et marcherons en armes contre lui aussitôt  que nous serons appelés. »

  Frédéric et Louis VII interprétèrent d'une manière bien différente les consentions qu'ils avaient si solennellement jurées. En 1166, Guillaume Ier, comte de Châlons , après de longs démêlés avec les moines de Cluny, dont il ne cessait d'envahir les domaines , ramassa tout a coup une multitude de Brabançons et les envoya, sous la  conduite de son fils , avec ordre d'envahir et de piller les possessions de l'abbaye. Désespérant de repousser l'invasion par le fer et le bouclier , les moines eurent recours à d'autres armes ; ils s'avancèrent au-devant de leurs ennemis , en procession, revêtus de leurs ornements sacerdotaux , portant la croix , le saint Sacrement et les reliques des saints , suivis enfin d'un nombreux cortège d'habitants de la ville. Leur aspect ne fit qu'enflammer la rage des Routiers. Ils se jetèrent sur cette multitude désarmée , comme des bêtes féroces, pressées par la faim , se jettent sur des cadavres , dépouillèrent les moines de leurs ornements , s'emparèrent des reliquaires et des vases sacrés , et égorgèrent plus de cinq cents bourgeois de Cluny. Pendant que Louis VII , indigné de ces excès , marchait en armes contre le comte Guillaume , s'emparait de la ville de Châlons et ravageait le comté jusqu'à la Saône  , un corps de Brabançons , conduit par un ancien clerc du Cambrésis nommé Guillaume, accompagnait Frédéric Barberousse au siège de Rome , et ravageait , sous les ordres de l'empereur, les faubourgs de la ville pontificale . Bientôt d'autres princes encore recrutèrent leurs armées parmi les Routiers. En 1173, Henri II, roi d'Angleterre, en guerre avec ses enfants, délaissé par la plupart de ses vassaux, appela les Brabançons à son aide, et, dans l'épuisement où étaient ses finances , leur donna son épée royale pour gage de la solde qu'il leur avait promise . Quelques succès en Bretagne et en Normandie , et des avantages décisifs remportés sur les rebelles d'Angleterre , rétablirent insensiblement les affaires de Henri II. Ses trois fils se soumirent l'an 1175. Mais en leur pardonnant, le vieux roi ne renonça point à punir les traîtres qui leur avaient prêté l'appui de leurs armes. Richard Coeur de Lion , dont l'aveugle impétuosité n'avait sans doute pas trouvé dans ses anciens partisans une coopération assez active , se joignit contre eux à son père irrité , et tous deux soutinrent pendant plus de deux ans une guerre acharnée contre les seigneurs ligués de la Marche, de Г Angouraois , du Limousin et du Poitou .

philip-ii-crossing-the-loire.jpg

Philippe Auguste traversant la Loire

On voit figurer dans cette guerre une bande de Brabançons, probablement celle que Henri II avait engagée en 1173. Elle était commandée par ce Guillaume du Cambrésis , clerc apostat , qui , dix ans auparavant, ravageait l'Italie sous les ordres de Frédéric. Le château de Beaufort , en Limousin , était devenu la proie de ces brigands , qui de là se répandaient dans la campagne où ils portaient le ravage et la mort. En 1177 , Adémar V, vicomte , et Géraud, évêque de Limoges, à la tête des populations armées, attaquèrent le château, s'en emparèrent sans beaucoup d'efforts, et massacrèrent impitoyablement tout ce qui tomba sous leurs mains. Le carnage dura cinq heures. Deux mille Routiers , hommes et femmes , y perdirent la vie avec leur chef , et à partir de ce jour le château de Beaufort, théâtre de cette expédition sanglante, échangea son ancien nom contre celui de Malemort . Cet acte de vigueur dut intimider les Routiers, mais il ne les chassa point de la province. Après la mort de Guillaume , Louvart, dont le nom seul atteste la férocité, prit le commandement des bandes dans le Limousin  .

D'un autre côté , le Languedoc était déjà infesté de Cotereaux que les seigneurs de cette contrée avaient pris à leur solde. Enfin, ceux de ces misérables qui ne trouvaient point à s'enrôler sous une bannière seigneuriale , s'associaient pour le pillage. Comme les oiseaux de proie que l'instinct guide à la suite des armées , ils se portaient principalement dans les pays désolés par la guerre ; et, à la faveur des discordes civiles , ils s'abandonnaient avec une incroyable audace à l'entraînement d'une rapacité cruelle et sacrilège. Contre des excès marqués de tous les caractères d'une calamité publique, on sentit de bonne heure le besoin d'une répression  forte et permanente. L'autorité séculière avait essayé, mais en vain, de l'organiser, en appelant à son aide la puissance ecclésiastique ; le traité de 1164 était resté sans résultat. L'Église, abandonnée, trahie même par son alliée, hasarda, seule et sans secours, une tentative nouvelle. Les prélats réunis au concile général de Latran, l'an 1179 , après avoir fulminé l' anatbème contre les hérétiques albigeois , après avoir interdit à tout fidèle de les recevoir dans sa maison, de commercer avec eux, de les ensevelir et de prier pour eux s'ils mouraient impénitents , prononcèrent le décret suivant contre les brigands qui désolaient alors les États chrétiens. « Quant aux Brabançons , Aragonais, Navarrais , Basques et Triaverdins , qui exercent contre les fidèles de si grandes cruautés ; qui ne respectent ni les églises ni les monastères , ni les veuves ni les orphelins, ni les vieillards ni les enfants, qui n'épargnent ni le sexe ni l'âge, mais qui, semblables à des païens , ravagent et détruisent tout ; nous avons pareillement ordonné que ceux qui les prendront ou les garderont à leur solde , ou qui les protégeront dans les pays où ils exercent leurs fureurs , soient publiquement dénoncés comme excommuniés à l'église, tous les dimanches et jours de fêtes solennelles; que, soumis à la même sentence et à la même peine que les hérétiques susnommés , ils ne puissent être reçus à la communion de l'Eglise s'ils n'abjurent auparavant ces relations pestiférées. Nous leur enjoignons de plus , ainsi qu'à tous les fidèles , de s'opposer de toutes leurs forces à tant de malheurs , et de protéger par les armes les populations chrétiennes. Que les biens de ces brigands soient confisqués , qu'il soit loisible aux princes de les réduire en servitude. 

tard-venus.png

Le décret accorde ensuite aux évêques le droit d'excommunier ceux qui refuseraient de prendre les armes pour une si sainte cause. Quant à ceux qui combattront les brigands , il leur est accordé des indulgences ; leur personne et leurs biens sont sous la protection immédiate de l'Église, tout comme s'ils partaient pour la terre sainte , et quiconque s'aviserait de les molester en rien , encourrait aussi l'anathème . Cet acte solennel ne fut point une vaine protestation. On peut citer au moins un prélat qui exécuta courageusement le décret du concile.Par un mandement daté de la même année 1179, Pons, archevêque de Narbonne, enjoignit aux évêques, abbés et curés de sa province, d'excommunier publiquement dans leurs églises les hérétiques et leurs fauteurs , tels que Brabançons, Aragonais, Cotereaux, Basques et Navarrais; les soldats étrangers ; les larrons s'emparant en secret ou publiquement du bien d'autrui; les princes, châtelains, chevaliers et tous autres qui auraient pris les brigands à leur solde , qui les auraient reçus ou protégés , qui leur auraient acheté ou vendu , enfin qui auraient eu quelque relation avec eux ; et nommément Raymond , comte de Toulouse ; Roger , vicomte de Béziers ; Bernard , vicomte de Nîmes ; Louvart  B. de Terrazone ; les Navarraise et autres gens mercenaires , étrangers , voleurs publics , etc. .L'exemple de l'archevêque de Narbonne dut avoir des imitateurs : la conduite que tinrent dans le même temps plusieurs évêques de France  autorise à le croire. Et lors même que le mandement du pontife languedocien aurait été un acte isolé , il n'en dut pas moins avoir un grand retentissement , à cause de la puissance et du caractère des personnages qu'il frappait nominativement d'antathème , et de l'étendue de la province dans laquelle il fut promulgué.

Mais que pouvait, contre les Routiers, l'ascendant moral d'une autorité spirituelle et invisible? Ceux qui ne reconnaissaient d'autre loi que la force , ne devaient évidemment céder qu'à la force. Par malheur les dépositaires de la souveraineté , loin de seconder les efforts du clergé, s'associèrent avec ses ennemis, et, en recherchant l'alliance des Cotereaux, s'imposèrent en quelque sorte l'obligation de tolérer leurs désordres. Une lettre écrite en 1181, par Etienne, alors abbé de Sainte-Geneviève, et plus tard évêqne de Tournai, qui voyageait aux environs de Toulouse, nous révèle en partie les funestes effets de cette tolérance. " J'ai entrepris une rude tâche , écrit-il au prieur de  son abbaye , mais l'appréhension d'un péril plus grave me la  rend plus légère et moins redoutable. J'ai pourtant de justes  motifs de crainte, car le voyage est très long et environné de  dangers : dangers aux passages des fleuves ; dangers de la part  des voleurs ; dangers de la part des Cotereaux , Basques et Aragonais : ma route est plutôt mortelle que joyeuse . Je cherche  l'évêque d'Albane par monts et par vaux , au sein de vastes solitudes , au milieu des fureurs des brigands et des images de  mort, à travers les villes incendiées et les maisons démolies.  Bien n'est sûr, rien n'est tranquille ; partout et toujours il faut  trembler pour sa vie et pour ses membres . 

c50.jpg

Souvent cе qui échappait à la rapacité des Routiers devenait la proie du seigneur dont ils suivaient la bannière, et qui cherchait de son côté dans le vol et le pillage les moyens de se montrer généreux. La guerre qui se poursuivait activement alors dans le Poitou , le Limousin et la Saintonge  offre de ce fait des exemples déplorables. La paix avait été conclue à Périgueux , le Ier juillet 1182 , entre le roi d'Angleterre , ses trois fils , le comte de Périgord et le vicomte de Limoges. Mais les menées secrètes des barons qu'on avait exclus du traité , et plus encore les sirventes satiriques de Bertrand de Born , sans cesse occupé à semer la discorde parmi des princes qu'il regardait comme les oppresseurs de son pays , ne tardèrent pas à réveiller les haines mal éteintes. Le fils aîné du roi d'Angleterre, Henri au Court- Mantel , associé au trône depuis l'an 1170, sollicitait vainement du vieux Plantagenet une part active dans l'administration de la Grande- Bretagne, et une dotation semblable à celle de ses deux frères, Richard et Geoffroi. L'ambition et la jalousie ne lui laissaient point de repos. Six mois à peine s'étaient écoulés depuis qu'il était rentré en grâce auprès de son père , lorsque de nouveaux sujets de querelle éclatèrent entre lui et son frère Richard. Le troisième fils du roi d'Angleterre , Geoffroi , duc de Bretagne, prit parti pour son frère aîné, et tous deux, vers la fin de décembre 1182, se mirent à la tête d'une ligue formidable composée des comtes de Périgord et d'Angoulême , des vicomtes de Limoges , de Turenne , de Ventadour , de Comborn , de Ségur et de Castillon-, des seigneurs de Gordon, de Montfort, de Chalais, d'Archiac et de Lusignan, et d'une foule d'autres puissants personnages. Les bourgeois de Limoges, après avoir, par ordre du vicomte , juré fidélité au jeune Henri au Court-Mantel , attaquèrent le château qui tenait pour Richard et pour le roi d'Angleterre. A la nouvelle de cette attaque , Richard , qui était alors au fond du Poitou , vole en Limousin , rencontre près du château d'Aix, un corps de bandits gascons, qu'un chef de partisans nommé Raymond Brun, conduisait au vicomte de Limoges, en massacre une partie, jette l'autre dans la Vienne, et en remet quatre-vingts en liberté après leur avoir arraché les yeux. Adémar lui-même , qui s'obstinait au siège d'une église , faillit tomber entre les mains de Richard , et ne dut son salut qu'à la fatigue de la cavalerie anglaise . Après le départ du duc d'Aquitaine, qui suivit de près son arrivée , les bourgeois de Limoges reprirent courage à la voix de leur vicomte , parvinrent à s'emparer du château , et s'empressèrent de le mettre en état de défense.

Bientôt des bandes de Cotereaux envahirent le Limousin , sous la conduite de Courbaran et de Sanche de Savagnac, qu'avaient enrôlés , dit Geoffroi de Vigeois , Adémar de Limoges , au moyen de riches et exécrables présents , et Raymond de Turenne par des prières sacrilèges. Leur premier exploit fut la prise de Pierre Buffière : ils en pillèrent le monastère, et Sanche de Savagnac mit les moines à rançon . Cependant le jeune roi d'Angleterre avait sollicité des secours de Philippe-Auguste, et ce prince, en accueillant favorablement la demande de son beau-frère , y trouva un double profit. D'abord il fournit un nouvel aliment aux discordes qui empoisonnaient la vieillesse de Henri Plantagenet ; ensuite, il se débarrassa d'une armée de Brabançons qu'il avait enrôlée l'année précédente pour ravager les domaines du comte de Sancerre et réduire quelques autres vassaux rebelles . Cette armée se mit en marche, par ordre du roi, au mois de janvier 1183, et prit sa route à travers le Poitou. Arrivés devant la ville de Noaille , les Brabançons,ou, pourparler comme Geoffroi de Vigeois, les Paillards  demandèrent qu'on leur permit d'y entrer pour se reposer. Mais un des habitants leur cria, dit-on, de l'intérieur : « Retirez-vous  d'ici , et allez-vous-en au château de Malemort faire votre dernier repas.  A cette sanglante allusion, les Routiers en fureur s'élancent à l'assaut de la place , emportent le faubourg , massacrent cent cinquante-trois habitants et en blessent un grand nombre qui périrent ensuite de leurs blessures. Peu de temps après , ils envahirent le bourg et l'abbaye de Brantôme qu'ils ravagèrent de fond en comble. Les habitants avaient entassé dans l'église, sous la protection du Très-Haut , leur or , leur blé , leur vin , toutes leurs provisions ; rien ne fut épargné , et les Paillards se remirent en route chargés d'un immense butin. Les moines de Brantôme , dépouillés de tout , manquant de pain , quittèrent leur pieuse retraite et s'en allèrent dans le pays demander l'aumône. L'auteur qui raconte ce triste événement , le fait suivre de cette réflexion touchante : « Le jour de leur tribulation fut le  26 février , le samedi avant la Quinquagésime , le jour où le  Seigneur dit : Priez, afin que votre fuite n'ait pas lieu durant  l'hiver , ou le jour du Sabbat. »

friedrich-barbarossa-und-soehne-welfenchronik-1-1000x1540-1.jpg

Frédéric Barberousse entre ses 2 fils

Les Paillards arrivèrent enfin à Limoges , après avoir laissé partout sur la route des marques sanglantes de leur passage. Henri leur fit un gracieux accueil. Mais ce n'était pas tout , il fallait encore les nourrir et les payer. Or , depuis sa révolte , le prince ne recevait pas une obole de son père , et les Paillards n'étaient pas gens à déduire du montant de leur solde les acomptes qu'ils s'étaient violemment adjugés durant leur voyage. Vingt mille sous , empruntés aux bourgeois de Limoges par l'intermédiaire du vicomte , furent rapidement épuisés : il fallut songer à d'autres expédients. Henri pria les moines de Saint-Martial de lui prêter le trésor de leur abbaye. L'abbé était absent ; les moines refusèrent. Ils furent violemment chassés du monastère , et le prince anglais fit main basse sur le trésor. Les châsses, les devants d'autel , les ornements , les vases sacrés , l'or et l'argent monnayés , tout fut amoncelé pêle-mêle , pesé tant bien que mal, et estimé à 22 mille sous, dont le prince eut la générosité de signer une reconnaissance. Peu de temps après, l'abbaye de Grammont , au diocèse de Limoges , et celle de la Couronne , dans le diocèse d'Angoulême, furent également dépouillées ; et la mort du prince anglais put seule préserver du pillage les abbayes de Dalon et d'Obasine .

Il est aisé de juger combien de pareils exemples devaient accroître l' audace des brigands. Assurés de l'impunité , puisque ceux dont ils auraient dû redouter la justice, devenaient les complices de leurs crimes , ils s'abandonnèrent sans réserve à leur instinct avide et sanguinaire.Voici ce qu'on lit dans les Grandes chroniques de France, qui sont, en cet endroit, la traduction presque littérale d'un des historiens de Philippe- Auguste  : « II entrèrent en la terre le roy par force , et prenoient les proies, et prenoient les paysans du pays, si les  metoient en liens , et les traînoient après eulx ainsi comme esclaves, et dormoientavec les femmes de ceulx qu'ils emmenoient  ainsi, voiant eulx meismes. Et plus grans douleurs faisoient  encore : car il ardoient les moustiers et les églyses , et trainoient  après eulx les prestres et les gens de religion , et les appeloient  Cantadors par dérision. Quant il les batoient et tourmentoient ,  lors leur disoient-il : Cantadours , chantez. Et puis leur donnoient grans buffes parmi les joues , et batoient moult asprement de grosses verges , dont il avint qu'aucuns rendirent  leurs âmes à Dieu en tels tormens ; et les aucuns qui estoient  ja aussi comme demi mors et affamés de la longue prison , se  raemboient  par somme de deniers pour eschapper de leurs mains. Mais nul ne pourroit raconter sans grant douleur de  cuer et sans grans larmes ce qui s'ensuit après. Quant il roboient  les églyses, l'eucariste prenoient à leurs mains touillées et  ensanglantées du sang humain , que l'en met en ces églyses en  vaisselles d'or et d'argent , pour la nécessité des malades ; hors  de philatières la sachoient et jettoient à terre , puis la défouloient aux pies. A leur garces et leur meschines faisoient voiles et cueuvre-chiefs des corporaux sur quoy l'on traicte le  précieux et le vrai corps Jhesu-Christ en sacrement de l'autel.  Les philatières et les calices despeçoient à mails et à pierres. »

Qu'on se figure la terreur et le désespoir qui durent s'emparer des populations sous le coup d'un si terrible fléau! Dépouillées de leurs biens , menacées dans leur liberté , outragées dans leurs croyances , trahies par leurs défenseurs naturels , elles ne voyaient   plus ni ressource dans le présent, ni espérance dans l'avenir. « Heureusement , disent les Grandes chroniques , Nostre-Seigneur  qui oï la clameur et la complainte de ses povres , leur envoia un  sauveur ; nom mie empereur , roy , prince ne prélat , mais un « povre homme qui avoit nom Durant . » En 1429 , quand l'Anglais , maître de Paris et de la moitié du royaume , semblait avoir si peu à faire pour rayer le nom français de la liste des peuples , le joug étranger fut tout à coup brisé par une simple paysanne champenoise. En 1182, ce fut un obscur artisan d'Auvergne qui arracha le pays aux brigandages des Routiers. Le charpentier Durand fut comme un précurseur de Jeanne d'Arc. C'était un pauvre homme , ayant femme et enfants , d'un aspect peu prévenant , mais d'un coeur simple et pieux. Vers la fête de saint André  , il alla trouver Pierre , évêque du Puy , et s'anonça comme envoyé de Dieu pour rétablir la paix dans le royaume. En preuve de sa mission , il montrait un morceau de parchemin qu'il disait avoir reçu du ciel ; la Vierge y était représentée, assise sur un trône, tenant son enfant entre ses bras; autour de l'image était écrite cette prière : Agnus Dei qui tollis peccata mundi dona nobis pacem. L'évêque fit peu de cas de la prétendue révélation, et tout le peuple de la ville se moqua du visionnaire. Cependant , à la Noël , plus de cent personnes s'étaient réunies à Durand , pour travailler avec lui au rétablissement de la paix .

f1-highres.jpg

Un capuchonné

Au commencement de 1183, cette espèce de confrérie comptait déjà cinq mille membres ; après Pâques, le nombre en était infini. Alors un chanoine du Puy , nommé  Durand du Jardin , rédigea pour eux un règlement, et leur donna un costume uniforme ; ce fut un capuchon de toile ou de laine blanche, suivant la saison , auquel étaient cousues deux bandes de la même étoffe tombant sur le dos et sur la poitrine. A la bande antérieure était fixée une plaque d'étain portant l'image de la sainte Vierge avec la légende Agnus Dei, etc. Les associés s'intitulèrent confrères ou sectateurs de la paix de Marie ; le peuple les nomma les Capuchonnés (Capuciali). Dans leurs statuts, dont les principales dispositions ont été conservées  , il est aisé de reconnaître l'influence et l'esprit  de l'Église. Astreindre les confrères à une conduite régulière y les préserver des vices familiers aux Routiers dont ils se déclaraient les ennemis , écarter jusqu'aux moindres causes capables de troubler , dans la confrérie , cette précieuse paix qu'elle voulait rétablir, voilà ce qu'avant tout l'auteur de ces statuts avait en vue. Ainsi tout homme n'était pas indifféremment admis dans l'association; l'amour du jeu, par exemple, était un titre d'exclusion irrémissible.

Avant de prendre le capuchon et de prononcer le serment, il fallait avoir confessé tous ses péchés. On jurait ensuite de ne jouer à aucun jeu de dés , de ne porter ni vêtements longs , ni poignards , de ne jamais entrer dans une taverne, de ne prononcer ni faux témoignages , ni jurements indécents ou impies , enfin de marcher au premier signal contre les Routiers et les ennemis de la paix. Les ecclésiastiques affiliés à la confrérie étaient dispensés de l'obligation de combattre , à la condition de faire certaines prières pour le succès de l'institution.Chaque membre , en entrant dans l'association, payait l' image d'étain qu'il devait désormais porter sur la poitrine , et de plus il donnait tous les ans , à la Pentecôte , six deniers pour l'entretien de la confrérie . Cette conjuration salutaire étendit en peu de temps ses racines dans la plus grande partie du royaume. L'Auvergne , le Berry , l'Aquitaine, la Gascogne, la Provence eurent leurs confrères de la paix , que les historiens désignent tantôt par le nom de Capuchonnés , tantôt par celui de Pacifiques , Pacifici ou Paciferi , tantôt par la simple dénomination de Jurés , Jurait. C'est sans contredit un fait bien remarquable , à une époque où le peuple était compté pour si peu , qu'une association de ce genre , conçue par un pauvre artisan , fondée par une centaine d'individus pris dans la classe la plus infime de la population , et qui pourtant , en moins d'une année, s'étend de proche en proche sur une vaste étendue de pays, et soumet à ses règlements, ce sont des contemporains qui l'affirment , des princes , des chevaliers , des évêques, des abbés , des religieux de tous les ordres , des clercs ; en un mot , des hommes et même des femmes de tous les rangs et de toutes les conditions .

On aimerait connaître avec quelques détails les progrès de cette institution et les grands services qu'elle ne put manquer de rendre à toutes les provinces qui l'adoptèrent. Pourquoi quelque moine capuchonné n'a-t-il point songé à payer son tribut à la confrérie en écrivant son histoire ! La plupart des historiens français  du treizième siècle se contentent , après avoir dit comment le charpentier Durand parvint à établir et à propager sa confrérie, d'ajouter que « cette  paix qui fu faicte au païs par ce preudhomme dura moult longuement . » Quelques-uns vont même plus loin ; ils méconnaissent les services rendus au pays par les Capuchonnés, et attribuent à d'autres les plus belles actions de ces pieux et braves confrères. Ainsi Guillaume le Breton  réclame pour l'armée de Philippe- Auguste , son héros, tout l'honneur d'une journée décisive , dans laquelle une troupe considérable de brigands fut presque entièrement anéantie par les Confrères de la Paix. Cette victoire est un fait capital et mérite bien qu'on s'y arrête. D'un côté, elle affaiblit considérablement les Routiers et mit un frein à leurs brigandages ; de l'autre , elle répandit au loin la renommée de la Confrérie de la Paix, et devint , pour son fondateur et pour elle, l'occasion d'un triomphe solennel.

Voici le récit de cet événement d'après un annaliste contemporain , mieux placé , pour connaître la vérité, que le poète historien de Philippe-Auguste. Henri au Court-Mantel était mort au château de Martel en Quercy , le 11 juin 1183 ; une partie des Routiers que ce prince avait à solde sortit promptement de l'Aquitaine et se dirigea vers la Bourgogne . Ils fuyaient sans doute la vengeance de Richard Coeur de Lion. De plus, l'absence du duc de Bourgogne qui était encore en Limousin, où il avait conduit des troupes au secours de Henri le Jeune  , pouvait leur faire espérer dans les États du prince bourguignon un riche et facile butin. Les bandes se mirent donc en marche à travers le Bourbonnais et le Berri. Arrivées le 20 juillet à Charenton, petite ville située actuellement sur la limite des départements de l'Allier et du Cher , elles obtinrent du seigneur châtelain, nommé Ebes, la permission de s'y reposer. Mais il paraît que les Jurés de l'Auvergne et du Limousin s'étaient mis à la poursuite des brigands , dont l'arrivée avait été au même temps signalée aux Pacifiques du Berri. Tous ces Confrères de la Paix , réunis à Dun-le-Roi , sommèrent aussitôt le seigneur de Charenton d'expulser les Côtereaux qu'il avait reçus dans la ville , le menaçant , en cas de refus , de marcher à l'instant contre lui et de le traiter en ennemi. C'était malgré lui sans doute qu'Ebes avait accordé un asile aux brigands ; car, d'après un historien de l'époque , il prit une part active à leur destruction , ainsi que Gaucher de Vienne, sire de Salins , et la belle-mère de ce dernier, Alix, veuve d'Archambaut de Bourbon et soeur du duc de Bourgogne. Ne pouvant donc songer à éloigner les Routiers de vive force, il essaya de s'en débarrasser par la ruse. Il leur fit part du message qu'il venait de recevoir, les pria de se joindre à lui contre les Conjurés, et de sortir à l'instant de Charenton pour aller les combattre. « Moi, continua-t-il , avec  mes hommes et mes amis , je vais me porter sur les derrières  de l'ennemi , et les fuyards n'échapperont point à mon glaive. » Cette proposition fut accueillie avec joie ; s'armer, se répandre dans la campagne, fut pour les Routiers l'affaire d'un instant. Mais à peine le dernier de ces brigands avait-il quitté la ville que les portes se refermèrent. Cependant, pour ne point violer la foi jurée , on leur rendit leurs femmes , leurs enfants , et tout ce qu'ils avaient apporté avec eux.

Quand ils se virent ainsi trahis et complètement enveloppés par leurs ennemis, les Routiers, dit un vieil historien, semblables à des animaux sauvages, que maîtrise une main puissante , perdirent toute leur férocité naturelle. Attaqués de toutes parts, ils ne se défendirent point et se laissèrent égorger comme des moutons à la boucherie. Dix ou douze mille d'entre eux restèrent sur le champ de bataille. Ceux qui ce jour-là échappèrent à la mort, ne purent cependant éviter leur destinée . Un corps de Routiers se réfugia dans la ville de Châteauneuf-sur-Cher, où il parvint à se maintenir quelque temps contre les attaques des Conjurés ; mais son chef, Raymond Brun, y perdit la vie le 10 du mois d'août. Le même jour , Courbaran , fait prisonnier dans le Rouergue , aux environs de Milhau , fut pendu avec cinq cents des siens . Enfin , vers le même temps , un combat sanglant eut lieu en Auvergne entre une bande nombreuse et les nobles confrères de la contrée, commandés par le comte Robert IV. Trois mille Routiers mordirent la poussière sans qu'il en coûtât la vie à un seul de leurs adversaires  . Ces brillants résultats portèrent au loin la renommée de la Confrérie de la Paix. Son fondateur devint un homme célèbre ; et la curiosité qu'on eut de le voir , augmenta considérablement, en 1183 , le nombre des étrangers qui, tous les ans , à la fête de l'Assomption, venaient en pèlerinage à Notre-Dame du Puy. L'évêque Pierre avait bien changé de sentiment à l'égard du pauvre charpentier. Il le fit venir dans la cathédrale le jour de la fête , et « l'establi emmy la congrégaciou pour dire le commandement Notre-Seigneur. Quant (Durand) vit que tous ceulx qui là « estoient avoient les oreilles ententives à sa bouche , il commença « à dire son message, et leur commanda hardiement de par Nostre-Seigneur qu'il feissent paix entre eulx , et en tesmoing de « vérité leur monstra la cédule que Nostre-Seigneur luy avoit « baillée , a tout l'image de Nostre-Dame qui estoit dedens empreinte . »

L'évêque du Puy prit ensuite la parole et prêcha avec tant de force et d'onction, que tous ceux qui étaient présents, princes, chevaliers, évêques, abbés, prêtres et laïques, Geoffroi de Vigeois, s'empressèrent de revêtir les insignes de la confrérie. Le comte de Toulouse et le roi d'Aragon , dont les guerres ensanglantaient depuis longtemps le midi de la France , se réconcilièrent à cette occasion , et posèrent les bases de la paix qui fut plus tard conclue entre eux. Ce fut là un beau jour pour les Capuchonnés ; malheureusement , ce triomphe extraordinaire était comme le présage de leur ruine prochaine. Leurs victoires contre les Cotereaux avaient si bien anéanti ces brigands , qu'au dire de Guillaume le Breton  les bandes se dispersèrent dans la contrée et n'osèrent plus faire aucun mal, ni au roi, ni au royaume. Mais la destruction des Routiers n'était qu'un des moyens d'arriver au but général que se proposait la Confrérie, le complet rétablissement de la paix.

Or , la paix avait encore d'autres ennemis que les Routiers ; c'étaient surtout les seigneurs , qui ne posaient jamais les armes , et dont les guerres incessantes épuisaient le sang et les revenus de leurs vassaux. Opprimés par des extorsions et des réquisitions de tout genre, les Frères de la Paix s'imaginèrent qu'à la faveur de leurs services récents , ils obtiendraient sans trop de peine un adoucissement à leurs maux. A cette espérance légitime se joignirent dans leurs esprits quelques vagues idées de liberté. Bref, « ils atteignirent bientôt , dit un historien de l'époque , le comble de la démence. Un sot peuple indiscipliné osa signifier aux comtes et aux autres princes , que s'ils ne traitaient leurs sujets avec un peu plus de douceur , ils éprouveraient les effets de son indignation . » Qu'on se peigne la stupéfaction que dut produire sur les nobles barons une outrecuidance aussi nouvelle. D'abord ils furent effrayés. « Les seigneurs tremblaient à la ronde ; ils n'osaient plus violer « envers leurs hommes les lois de la justice, ni leur imposer « aucune exaction au delà des redevances légitimes. » Mais bientôt ils se ravisèrent ; les brillants succès dont ils étaient si fiers , les Frères de la Paix ne les devaient-ils pas en grande partie aux chevaliers qui leur avaient prêté le concours de leur valeur et de leur expérience? Privée de ses chefs , abandonnée de la noblesse et du clergé, la Confrérie n'était plus qu'une vile populace infiniment moins redoutable que les bandes dont elle avait triomphé.La conséquence de ce raisonnement ne se fit pas longtemps attendre ; seigneurs laïques , seigneurs ecclésiastiques , abandonnèrent la Confrérie, se liguèrent contre elle, et sa ruine fut aussi rapidement consommée qu'elle avait été unanimement résolue.

Voici comment en usait envers elle la douce et paternelle autorité des évêques.  « En ces temps s'éleva dans les Gaules une horrible et dangereuse présomption qui poussait tous les plébéiens  à la révolte contre leurs supérieurs et à l'extermination des  puissances. Elle avait cependant son origine dans un bon sentiment, car l'ange de Satan se transforme parfois en ange de  lumière. . . C'était en effet sous prétexte d'une charité mutuelle  qu'ils formaient entre eux alliance , jurant de se donner réciproquement aide et conseil envers et contre tous , chaque fois  qu'il en serait besoin. Les membres de cette confédération  avaient pris pour signe distinctif des capuchons de toile , avec  des images en plomb qui représentaient , disaient-ils , Notre Dame du Puy. Invention pernicieuse et tout à fait diabolique !  II en résultait qu'il n'y avait plus, pour les puissances supérieures, ni crainte, ni respect, mais que tous s'efforçaient de  conquérir cette liberté qu'ils disaient tenir de leurs premiers  parents dès le jour de la création, ignorant que la servitude a  été la peine du péché . Il résultait encore qu'il n'y  avait plus de distinction entre les petits et les grands , mais bien  plutôt une confusion fatale , entraînant la ruine des institutions  qui maintenant, grâces à Dieu, sont régies par la sagesse et le  ministère des grands... Quoique cette funeste association eût  envahi presque toutes les contrées de la France , néanmoins  elle infestait plus particulièrement l'Auxerrois , le Berry , le  Bordelais, et la démence des révoltés en était venue à ce point  que, réunissant leurs forces , ils osaient , les armes à la main,  réclamer leur prétendue liberté. L'évêque d'Auxerre (Hugues)  sévit contre cette peste formidable , avec d'autant plus de rigueur qu'elle avait fait de plus grands progrès dans son diocèse et jusque dans les villes de son propre domaine. Il vint à  Giacum avec une multitude d'hommes armés, fit main basse  sur tous les Capuchonnés qu'il y trouva , les frappa d'une amende pécuniaire et leur enleva leurs capuchons. Ensuite,  pour rendre publique la punition de cette secte audacieuse ,  pour apprendre aux serfs à ne pas être insolents envers  leurs seigneurs , il ordonna que pendant toute une année ils  fussent exposés , sans capuchon et la tête entièrement nue , à la chaleur , au froid , à toutes les variations de la température.  On voyait ces pauvres diables suer , dans l'été , au milieu des  champs , la tête exposée sans voile aux ardeurs du soleil ; dans  l'hiver, au contraire, s'engourdir sous l'influence d'un froid rigoureux. Cette pénitence aurait duré une année entière si Gui ,  archevêque de Sens , oncle de l'évêque d'Auxerre, passant par  là par hasard , et touché des souffrances de ces misérables ,  n'eût blâmé la rigueur de son neveu et obtenu de lui la remise de la peine qu'il leur restait encore à subir.

Voilà donc où en sont réduits les Frères de la Paix : tout à l'heure ils inspiraient la terreur; maintenant ils n'excitent plus que la pitié. C'est qu'avant de compter avec la justice ecclésiastique , ils avaient subi le ressentiment des barons et la vengeance des Routiers. Il reste à ce sujet deux témoignages précis. « L'an 1184, dit Robert d'Auxerre, la secte de ceux qu'on  appelait Capuchonnés, qui avait pris naissance au Puy, l'année précédente, commença à se propager en France; mais  comme elle refusait insolemment toute soumission , elle fut détruite par l'opposition des seigneurs . Les Routiers prirent à cette destruction une part très active. Dans ce temps-là, c'est le chanoine anonyme de Laon qui parle , dans ce temps-là « (vers 1198) il y eut un chef de routiers nommé Mercadier,  qui succéda à un autre chef très puissant nommé Louvart. Ce  Louvart battit et détruisit si bien, aux Portes de Berte, tous les  Capucbonnés dont nous avons souvent fait mention , que dans la suite ils n'osèrent plus se montrer . »

Cette affaire des Portes fut peut-être, pour les Frères de la Paix, ce qu'avait été , pour les Cotereaux, la journée de Dun le Roi. On pourrait croire qu'aucun Routier n'échappa aux massacres du Berry, II n'en fut pas ainsi; seulement après ce désastre , les brigands se dispersèrent et n'osèrent plus se montrer en bandes vagabondes. Ceux qui échappèrent au glaive des Pacifiques s'empressèrent de retourner sous les bannières seigneuriales, que la plupart de leurs compagnons avaient eu le bon esprit de ne pas quitter. Ainsi Louvart et Sanche de Savagnac , attachés au jeune Henri d'Angleterre , se mirent , après la mort de ce prince , au service ďun de ses partisans. On les voit , à la fin de l'an 1183 , ravager tout le pays d'Exidens , passer en Rouergue , s'emparer de la ville et de l'abbaye d'Aurillac le 3 janvier 1184 , et ne se retirer qu'après avoir exigé des moines et des habitants une somme de 25 mille sous. Ensuite , ayant à leur tête le jeune comte de Toulouse , ils retournent dans le Limousin , emportent, le 7 février , le château de Peyrat et ravagent toutes les terres soumises au roi d'Angleterre . Ce monarque, de concert avec son fils Richard, comte de Poitiers et duc d'Aquitaine , continuait activement la guerre contre les seigneurs qui avaient soutenu les prétentions d'Henri au Court- Mantel. Des bandes de Routiers formaient la principale force de leur armée. Elles étaient commandées par un fameux partisan  , Mercadier , qui de simple chef de brigands devint le compagnon intime , l'inséparable frère d'armes de Richard Coeur de Lion, et joua un rôle actif dans les guerres que soutint ce prince aventureux contre Philippe-Auguste , durant les dernières années du douzième siècle.

Source : Broussard Jacques. Les mercenaires au XIIe siècle : Henri II Plantegenêt et les origines de l'armée de métier. In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1946

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau

Date de dernière mise à jour : 12/06/2013